Jeffrey Epstein, l'homme qui voulait une machine à mentir

Pendant quinze ans, le pédocriminel a construit un réseau dans les plus hautes sphères de la recherche en intelligence artificielle. Les archives du FBI et des témoignages inédits révèlent une obsession méconnue : la tromperie comme signe d'intelligence.

Hallu World
9 min ⋅ 16/04/2026


Tous les témoignages ont été recueillis par Hallu World, sauf mention contraire. Les citations proviennent des millions de documents déclassifiés du département de la Justice américaine, sur lesquels nous avons pu enquêter avec l'appui de l'intelligence artificielle. Cet article est libre d’accès, mais si vous voulez nous soutenir, c’est par ici.

Ce matin de juillet 2016, Linas Vepstas traverse Manhattan à pied. Physicien et développeur d'OpenCog, un projet d'IA open source, il a passé la nuit au Bowery Grand Hotel — « peut-être le moins cher de tout Manhattan ». La demeure où il se rend pour une réunion sur l'IA appartient à un autre monde. C’est celle de Jeffrey Epstein, au 9 East 71st Street. Deux jeunes femmes émergent d'un couloir pour observer les invités. « Tout suintait la sensualité. Pas obscène, mais à la limite », nous raconte le chercheur éberlué.

Grande table, nappe blanche, serveur en costume noir. Parmi les onze convives : des chercheurs en IA et Ehud Barak, ancien Premier ministre d'Israël, qui loge dans un appartement fourni par Epstein. En sortant, il tombera sur un tableau posé contre le mur : un personnage avec une robe bleue et des talons rouges. C'est l’ex-président américain Bill Clinton, qui a eu à répondre récemment de ses liens avec Epstein. « Ça m'a brûlé les yeux », confie Vepstas.

Des années plus tard, il formulera sa théorie. L'opulence, les filles, les hommes de pouvoir : tout concourt à laisser son esprit critique à la porte : « Des dirigeants brillants, tous des surdoués », juge le scientifique avec du recul, « mais on devient stupide dans un environnement pareil. » 

Mais que faisait Vepstas et tous ces chercheurs en intelligence artificielle chez Jeffrey Epstein, condamné en 2008 pour sollicitation de prostitution de mineure ? Le financier semblait passionné. Il a investi plusieurs millions de dollars dans l’IA, selon nos calculs. Il a obtenu un bureau personnel à Harvard, fait entrer son argent au MIT, réuni chez lui des chercheurs de premier plan dans des conférences.

Jeffrey Epstein (Source FBI)

Le nabab, qui se veut « philanthrope des sciences », a ses obsessions. Elles passent par l’IA : « Je veux construire un ordinateur qui me mentira. Une machine de Turing femelle », écrit-il à un chercheur du MIT en juin 2013. Pour Epstein, un programme intelligent, c’était avant tout un programme qui savait mentir… Comme une femme. Avec Epstein, la misogynie n’est jamais loin. La tromperie, c’est une obsession que l’on retrouve tout au long de ses emails. Pour l’assouvir, il a besoin d’un réseau.

Pour bâtir sa toile autour de l’IA, il s'est appuyé sur trois scientifiques. Les archives déclassifiées par le FBI, croisées avec des dépositions de victimes et des témoignages directs recueillis par Hallu World, nous racontent son histoire. 

Un bienfaiteur en plein hiver

Y a-t-il meilleur symbole pour illustrer les goûts de Jeffrey Epstein que ce Common Sense Symposium d'avril 2002 ? Dans un luxueux hôtel de Saint-Thomas, au milieu des îles Vierges américaines, les participants sont une poignée de pointures en intelligence artificielle, porteurs de projets de recherche ou d’entreprises de pointe. Parmi eux, Marvin Minsky, 74 ans, le pape de l'IA au prestigieux MIT, Massachusetts Institute of Technology. À leurs côtés, assis un peu en retrait et entouré de deux jeunes femmes, l’ancien prof de maths devenu riche observe, commente, jauge.

« Il agissait comme s'il était le patron. Comme s'il était le roi du monde », se souvient Mary Shepherd, l'une des rares scientifiques femmes invitées. Un soir, Epstein propose à tous les convives de venir dîner sur son île, à quelques encablures de là. La traversée est houleuse à cause d’une mer agitée, et Mary part à la recherche d’une salle de bain une fois à quai. « Je suis entrée dans la maison, et c'est à ce moment que j'ai vu Ghislaine Maxwell. Elle discutait avec deux adolescentes assises sur un canapé. Vu la façon dont elles interagissaient... J'ai cru que c'étaient ses enfants. » Mal à l'aise, Shepherd rentre immédiatement à Saint-Thomas. Les autres restent, y compris Minsky. Des années plus tard, une victime d'Epstein, Virginia Giuffre, témoignera sous serment avoir été envoyée prodiguer au célèbre professeur des faveurs sexuelles, à la demande du nabab.

Que venaient faire tous ces scientifiques au beau milieu des îles Vierges ? Chercher de l’argent, bien sûr. Le monde de la recherche traverse alors un « hiver de l'IA » qui dure depuis la fin de la guerre froide : après des promesses illusoires de systèmes intelligents, les investissements se sont taris. Le symposium, financé par les 100 000 dollars d'Epstein, est une occasion rare de venir chercher de l’argent frais pour de nouveaux projets. Cette soif constante de financements est un paramètre fondamental pour comprendre la galaxie Epstein. En 2011, c’est Minsky lui-même qui écrira à « Dear Jeffrey » après avoir perdu son budget au MIT : « Reprendre mon contrat de consultant est devenu vraiment urgent ». Si même le plus célèbre des chercheurs en IA est aux abois…

En 2011, Minsky partage ses soucis d’argent avec Epstein
(source DOJ)

Epstein n’est pas dupe de la nature de leur relation. Au contraire, il profite pleinement de la dépendance. Il crée, à coups de financements de dîners et de conférences, son profil de philanthrope de la recherche. « Dans les sciences, je ne suis qu'un amateur. L'argent, ça je comprends », déclare-t-il en 2017 à un journaliste.   

C’est bien à coups de dollars qu’Epstein propulse la carrière de Martin Nowak, un spécialiste autrichien de la biologie de l'évolution. Les deux hommes sont inséparables depuis le début des années 2000. Ce qui fascine Epstein chez Nowak, ce sont ses recherches sur la théorie des jeux, et surtout la tromperie, encore elle, comme stratégie évolutive. Pour l’avoir à ses côtés, Epstein mettra les moyens.

Grâce à une promesse de don de 30 millions de dollars (qui ne sera honorée qu’au tiers, à peine), Harvard inaugure le Program for Evolutionary Dynamics (PED), dont Nowak est nommé directeur. Pour Epstein, qui dispose de son propre bureau au PED, le département sert de quartier général. « À la différence de beaucoup de ceux qui soutiennent les sciences, il le fait sans conditions. Il n'y a aucun désavantage à être associé à lui », assure à l’époque Nowak au Harvard Crimson, une revue du campus. 

Plusieurs fois par an, on peut le voir rencontrer des chercheurs sur le campus, « souvent accompagné par des jeunes femmes », décrira un rapport commandé par l'université. Nowak, de son côté, rencontre le premier cercle d’Epstein, tout en continuant ses travaux sur l’évolution. 

Plan du campus d’Harvard, avec le bâtiment du PED entouré en rouge
(source Wikimedia)


En 2005 arrive pour Epstein la première alerte judiciaire, celle qui aurait dû tout arrêter. Une enquête le place soudain au centre d’un réseau de prostitution de mineures. Durant la procédure, l'avocat d'Epstein utilise les scientifiques comme preuve de moralité : son client est un philanthrope, qui a financé de nombreux chercheurs de Harvard, du MIT… Epstein, qui va plaider coupable pour un seul des chefs d’accusation, est finalement condamné en 2008 à une peine symbolique.

Epstein aurait alors pu devenir radioactif. La présidente de Harvard veut d’ailleurs bannir ses dons, mais Nowak s’empresse de contourner l'interdit. Bilan : plus de neuf millions de dollars sont canalisés vers le PED, via des prête-noms. Sans oublier qu’Epstein y dispose toujours de son bureau, avec clé et téléphone personnel. Il s’y rendra quarante-six fois entre 2010 et 2018. C'est au PED qu'Epstein réunira ses champions de l'IA, là-bas aussi qu’il fera héberger certaines recrues. 

Les chercheurs en IA au cœur du sauvetage médiatique


Ses ennuis judiciaires n’ont aucune prise sur sa réputation de philanthrope. Onze mois après sa condamnation, Epstein reçoit un email lui demandant 10 000 dollars pour un atelier sur l'intelligence artificielle. Quelque chose qui ressemblerait « un peu à un workshop que vous avez organisé avec Minsky, il y a quelques années ». Le message est signé du deuxième homme clé, le deuxième sommet du triangle: Ben Goertzel. Le « recruteur » du réseau, celui par qui Epstein connaîtra tant de nouveaux chercheurs en IA.

Fondateur d'OpenCog, un projet d’intelligence artificielle, Goertzel connaissait Epstein depuis les années 2000, mais c'est à partir de 2009 que la relation devient étroite. Comme toujours, c’est l’argent qui crée la dépendance. Epstein finance l’informaticien via un circuit élaboré : il verse de l’argent à Humanity+, l'association transhumaniste de Goertzel, qui le reverse à sa société de conseil Novamente. Novamente sert de « sponsor industriel » pour OpenCog à Hong Kong : 20 à 25 000 dollars annuels d'Epstein y débloquent plus d'un million de fonds publics hongkongais. Au total, plus de 360 000 dollars documentés transitent d’Epstein vers Goertzel.

Avec un laconique “10k” adressé à son comptable, Epstein accède à la requête de Goertzel d’un versement de 10.000 dollars

Tant d’argent sert d’abord à obtenir une fidélité sans faille, même devant le pire. En janvier 2015, quand paraissent les premières accusations contre Epstein de Virginia Giuffre, Goertzel réagit par email. Il voit « deux possibilités » : soit « ces conneries sont inventées de toutes pièces par des personnes avides d'argent et de célébrité », soit ce qui est allégué s'est passé, mais « entre personnes raisonnablement matures qui y ont mutuellement consenti, alors en quoi ça regarde qui que ce soit ? »

Goertzel est donc celui qui se charge de recruter des chercheurs brillants, qu’Epstein va ensuite trier. Avec un objectif à court terme très clair, formulé dans un email d’octobre 2010 : « Ma suggestion est qu'on utilise la vingtaine de scientifiques que j'ai financés [...] et qu'on fasse de leurs histoires des hits de pages web pour Forbes ». Bref, il faut que lorsque l’on tape « Epstein » dans Google, ce soient eux qui sortent, et non sa condamnation. 

Une stratégie qui s’avérera payante. Quelques années plus tard, peu avant sa chute finale, un mémo de relations publiques facturé 25 000 dollars par mois recensera les scientifiques et personnalités qui servent de caution à Epstein et notera que la photo de son arrestation a disparu des premiers résultats de Google. 

La stratégie ne cible pas seulement les moteurs de recherche. Devant les chercheurs eux-mêmes, Epstein mène un travail de persuasion tout aussi méthodique. Barnaby Marsh, alors vice-président de la fondation Templeton, qui a collaboré avec lui dix ans sur le mécénat scientifique, le décrit comme quelqu'un d'« ouvert sur le fait d'avoir été en prison et de vouloir reconstruire sa vie ». « Ses efforts semblaient sincères », nous confie-t-il. Un autre chercheur, qui l'a fréquenté à de multiples reprises, confirme : « Il donnait le sentiment qu'on pouvait parler de tout avec lui. Pas de tabou. Il a fait de la prison, et maintenant c'est une autre vie. »

Mais derrière le mécène repenti, toujours la même obsession. En décembre 2013, Goertzel lui promet des « agents IA qui se trompent intentionnellement les uns les autres d'ici fin 2014 ». Epstein est immédiatement intéressé : « Je veux voir le personnage trompeur. Comment envoie-t-on les fonds ? » Et de joindre le geste à la parole avec 60 000 dollars.

Maître du mensonge cherche robot à son image

En 2013, Joi Ito dirige le Media Lab, le laboratoire de recherche du MIT. Quand il rencontre Epstein, le dernier sommet du triangle se met en place. Nowak est sa clé d’accès à Harvard, Ito lui ouvre les portes du MIT, et Goertzel repère les jeunes pousses à l’extérieur des deux universités de la côte Est.

Ben Goertzel, Martin Nowak, Joi Ito (source Wikimedia)

Avec Ito, ingénieur de formation et serial entrepreneur du web japonais, les choses vont vite. Epstein propose de financer le Media Lab, mais comme à Harvard, il fait face à un début de protestation : alors qu'un premier don de 100 000 dollars est en cours, une assistante alerte Ito. Elle joint la page Wikipedia d'Epstein : il « ne serait peut-être pas un individu avec lequel le Lab devrait travailler », s’inquiète-t-elle. Mais comme Nowak, Ito passe outre. En réalité, les personnes qu'il a consultées pour l’aider à prendre une décision gravitent déjà dans l'orbite d'Epstein : la pieuvre a trop de tentacules, la validation est devenue circulaire. Quand un vice-président du MIT veut rendre le don, Ito propose qu'Epstein « échange les donations avec la fondation de quelqu'un d'autre » pour en masquer l'origine. Le don est conservé, listé comme anonyme. Autre université… Autre arrangement avec la morale.

À cette époque, le réseau fonctionne à plein, et les dollars pleuvent, qu’ils viennent d’Epstein ou de son réseau. Un exemple : le 23 décembre 2014, six virements partent le même jour du bureau du comptable d'Epstein : plus de 10 millions de dollars, dont 4 pour le MIT et 4 pour le PED. L'argent vient de Leon Black, un financier qui versera au total au moins 158 millions de dollars à Epstein, officiellement pour du conseil fiscal.

Grâce à ce triangle — Nowak à Harvard, Ito au MIT et Goertzel à l’extérieur — Epstein atteint désormais des profils à son goût. Et Joscha Bach le sera tout particulièrement.


Joscha Bach (source Wikimedia)

Recruté par Goertzel en 2013, le chercheur allemand est travaillé par Epstein, à la manière d’un investisseur qui développerait un actif. En octobre de la même année, Ito, Nowak, Bach et Epstein tiennent une conférence Skype à quatre : la première trace d'une conversation commune dans ses fichiers. Le projet : créer un centre de recherche au MIT pour financer Bach. En réfléchissant au nom, Ito lance « Epstein Center for Deception » (Centre Epstein pour la tromperie, en français). Epstein riposte : Living Intelligent Evolutionary Systems : LIES, « mensonges ». Puis « Center for B.S. », pour Biological Systems Communications — l'abréviation de « bullshit » (conneries). Finalement, ce sera « Center for Competition and Cooperation ». Un intitulé qui rappelle les travaux de Nowak, avec l’avantage d’être bien plus passe-partout que les propositions précédentes. 

Le centre de recherche ne verra jamais le jour. Qu'importe. Bach obtient un poste au MIT Media Lab, financé par Epstein. Dans la foulée, un bureau au PED, fourni par Nowak. Un visa, facilité par le réseau du nabab. La dépendance s'installe par couches successives, sans qu'aucune institution n'ait une vue d'ensemble. En juin 2015, Bach envoie au comptable d'Epstein le budget de sa vie : « 29 000 pour la scolarité et la garderie, 5 000 pour les voyages, environ 3 900 dollars de déficit mensuel. » Au total, près d'un million de dollars transitent vers lui entre 2013 et 2019. Epstein le présente comme « mon gars de l'IA. Intelligent mais pas dégrossi ». À l’époque, Bach séjourne régulièrement chez lui, et croise les intimes d’Epstein.

En juillet 2016, l’Allemand commet l'impair de dire à Noam Chomsky, invité fréquent du pédocriminel, de se taire. Epstein le recadre un peu plus tard : « Toi et moi devrions avoir un "safe word". Si je le dis, tu DOIS T'ARRÊTER. » Bach se répand en excuses : « Merci Jeffrey d’encore me parler après ça! [...] C'était vraiment déshonorant. »


Merci de me parler encore après ça!” Après sa sortie face à Chomsky,
Bach se confond en excuses.


Ce genre de sorties n’empêchent pas les deux hommes de se comprendre. L’ordinateur qui ment n’arrive toujours pas, mais les discussions dérivent fréquemment vers d’autres sujets. Le lendemain de l’altercation, dans la nuit, Bach envoie un email à Epstein. Il expose une fumeuse théorie des « interrupteurs développementaux » : « Les races avec un développement moteur plus rapide ont un QI plus bas. » Le matin même, Epstein pousse plus loin : « On pourrait peut-être rendre les noirs plus intelligents en modifiant le calendrier du développement moteur. » Bach conclura sur son mécène : « Je trouve votre "incorrection politique" très fascinante. Vous êtes entièrement libre dans vos pensées. » En novembre 2025, interrogé par le Boston Globe sur ces discussions lunaires, Bach se défendra de tout racisme : « La race n'est évidemment pas causale dans les différences cognitives. »

« Epstein se voyait comme un mâle alpha »


Les conversations divaguent, mais tout se tient dans la tête d'Epstein. Dans le même échange, il écrit à Bach : « L'Übermensch pourrait être la combinaison du meilleur des humains. On peut appeler ça super intelligence. » Un universitaire qui a fréquenté le nabab à plusieurs reprises résume : « Il voyait l'intelligence comme ce que la force était par le passé, l'équivalent moderne de la domination physique. Epstein se voyait comme un mâle alpha. »

Et l'intelligence, pour Epstein, c'est la tromperie. Dès septembre 2009, deux mois après sa libération, il écrivait à Martin Nowak : « L'ADN aurait développé des codes trompeurs pour leurrer les virus. C'EST la clé, la tromperie dans le code. » Un an plus tard, dans la liste de thèmes de recherche qu’il veut subventionner, le sujet numéro 1 est le suivant : « Les programmes informatiques sont tous lisibles. Ne peuvent pas tromper. Pas de vie. » En juin 2013, cet email dans lequel il affirmait vouloir construire une machine de Turing femelle commençait ainsi : « Les mathématiques cherchent une vérité unique. La biologie repose sur la non-vérité, la tromperie, la dissimulation, la désinformation. »

L’email de 2013 qui résume les obsessions d’Epstein (source DOJ)

Trois ans plus tard, en ce mois de juillet 2016 où il discute races et Übermensch avec Bach, Epstein réclame à Goertzel une intelligence artificielle capable de construire des phrases. Le nabab ne cache pas une certaine irritation : le chatbot est « un résultat que je vous demande depuis des années, maintenant ». Goertzel, sur la défensive, répond que les réseaux de neurones « ont tendance à produire du charabia ». 

Celui qui rêvait d’être trompé par un chatbot va finir par chuter, à quelques années d’une révolution qu’il aura appuyée à coups de millions. En novembre 2018, le Miami Herald publie « Perversion of Justice », une série d’articles où la journaliste Julie K. Brown documente quatre-vingts victimes potentielles de Jeffrey Epstein. Tout s’écroule pour le pédocriminel, et rien ne le montre mieux que cette curieuse anecdote.

En février 2019, le personnel du Media Lab décide de retourner un récent don du financier. On est alors en plein mouvement #MeToo, et le MIT vient de remettre une récompense aux fondatrices du mouvement. « Accepter son argent serait une gifle pour les personnes récompensées. » De mauvaise grâce, Joi Ito valide le retour du don avec une lettre d’excuses. Le 6 juillet, Epstein est arrêté à l'aéroport de Teterboro. Il meurt en prison le 10 août. Joi Ito démissionne du Media Lab le mois suivant.

Jusqu’à la fin, Epstein était habité par son obsession. En mai 2019, deux mois avant son arrestation, il rédigeait sa dernière note de recherche connue : « Prochain sujet : la tromperie dans la nature, l'auto-tromperie, l'intention. » Par une frappante ironie, l’IA qu’il réclamait depuis des années — un système capable de construire des phrases en anglais — est arrivée trois ans après sa mort avec ChatGPT. Armé de son obsession pour la tromperie comme signe d’intelligence, Epstein est passé à côté de questions qui, aujourd'hui, sont au cœur des interrogations sur l’IA.  Quand on l'interrogeait sur les risques existentiels de l'IA, il répondait simplement : « Prophète de malheur ».


Sollicités, Martin Nowak, Joi Ito, Ben Goertzel et Joscha Bach n'ont pas répondu à nos questions.


Hallu World

Par Matthieu Balu et Grégory Rozières

Les auteurs
Grégory Rozières pilote des projets d'innovation éditoriale au Temps (avec beaucoup d'IA), après Heidi.news et le HuffPost où il dirigeait Innovation, Sciences et Nouveaux formats. Il forme journalistes et organisations à l'IA.

Matthieu Balu est journaliste indépendant. Il a dirigé le pôle Nouveaux formats et Futurs au HuffPost, après les services vidéo et sciences.

Les derniers articles publiés